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Immersion genevoise d'un travailleur social « en devenir » québécois ; regards croisés sur la formation.

 

Immersion genevoise d’un travailleur social « en devenir » québécois ; regards croisés sur la formation.

 

Introduction

 

Dans le cursus de formation de la Haute École en Travail Social de Genève (HETS), la possibilité est offerte aux étudiants de faire un Erasmus dans un autre pays. Il y a également des conventions avec d’autres lieux de formations, permettant à des étudiants étrangers de suivre pendant un semestre les cours à la HETS. C’est dans ce cadre que Jayson Lapierre a rejoint les étudiants en 2ème année entre février et juin 2018.

À l’aube de son retour à Montréal, Jayson pose un regard critique, mais bienveillant sur la formation académique de la HETS, le positionnement d’un travailleur social et sur des valeurs partagées ou différentes dans le métier du travail social.

 

 « Entretien avec moi-même » :

 

Q1 : Malgré des contextes politiques, historiques, sociaux et culturels différents, avons-nous des conceptions communes de notre rôle, de notre posture de travailleur social ? Partageons et défendons-nous les mêmes valeurs ?

 

À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), nous abordons souvent les enjeux sociaux d’actualités, nationaux et internationaux, les mécanismes de dominations et d’oppressions, les mécanismes politiques et économiques qui créent ces systèmes d’oppressions et les manières de concevoir un problème social. Dans la majorité de mes cours, l’accent est mis sur l’importance de la réflexivité, de la capacité à se décentrer et à prendre du recul sur une situation « x », à s’autocritiquer, à s’autoévaluer et à toujours se remettre en question. Les professeurs mettent l’accent sur le fait que le métier de travailleur.euse social est un mélange de savoir-faire et de savoir-être, mais que notre meilleur outil est nous-même. D’ailleurs, l’UQAM est reconnue comme étant une université militante et engagée et nos enseignements reflètent cette réputation. Ils misent sur l’importance d’aborder les sujets sociaux tabous, d’agir en tant qu’acteurs et qu'actrices de changement social « disant tout haut ce que les gens n’osent pas », en dénonçant et en ayant toujours un esprit critique.

Ce sont ces principes et valeurs qui m’ont « formaté », que je croyais être « universelles » au métier de travail social et auxquels j’adhère. Ainsi, je me pose la question suivante : si l’on ne se positionne pas en tant qu’acteur de changement social, quel autre professionnel le fera ? Quel autre métier s’engagera à mettre en avant ces valeurs ?

 

À travers ma formation à la HETS quelles différences ai-je été en mesure de remarquer ?

 

Dans les différents enseignements à la HETS, j’ai été surpris par le fait que nous abordions les problèmes sociaux vécus, en majorité, par trois catégories de personnes soit: les personnes âgées, les jeunes et les personnes en situation de précarités ou sans domicile fixe. Néanmoins, je me demandais s’il y avait quelques cours qui étaient offerts sur, par exemple, les thématiques de genre, d’immigration, de racisme, sur les questions concernant les personnes s’identifiants comme étant lesbiennes, gay, bisexuel, transgenres, Queer, intersex, asexuelle (LGBTQIA+), sur les personnes en situation de handicap et sur les théories du féminisme et de l’intersectionnalité dans le travail social.

 

Ensuite, deux événements m’ont aussi choqué. Le premier était lorsque j’ai appris que le mariage de personnes s’identifiant comme étant homosexuel n’était pas légal en Suisse. Le deuxième moment était lorsque j’ai appris que certaines étudiantes de la HETS et portants le voile n’avaient pas accès à tous les stages pratiques en raison de cette « démonstration religieuse ». Dans cet écrit, le but n’est pas de débattre de ces thématiques bien qu’elles me soient toutes deux très importantes. Je désire plutôt m'interroger sur les raisons pour lesquelles nous n’avons pas abordé ces enjeux sociaux actuels dans nos cours. Cette forme de silence de la part de mes enseignants et de certains de mes collègues sur ces enjeux, m’a interpellé et m’a amené à penser à une certaine « culture du silence » et de non-dit des sujets sociaux plus tabou. Je me questionne aussi à savoir si la HETS, en tant qu’institution académique, doit de se positionner sur ces enjeux ? Est-ce en partie aux étudiants en travail social de défendre et de dénoncer ces injustices ? (Les mêmes que nous tentons de défendre tout au long de nos apprentissages au sein de notre formation) Je vois une certaine forme d’incohérence entre les valeurs mises de l’avant à la HETS et les valeurs importantes du travail social comme l’inclusion de tous et le respect des différences et les inactions ou les actions prises par cette école vis-à-vis de certains sujets qui se déroulent au sein même de ses murs. Ainsi, plusieurs questionnements me viennent à l’esprit. Une absence de valeur est-elle mieux ? Une certaine neutralité est-elle aussi dangereuse ? (Ne pas se positionner est un positionnement, la neutralité est un choix) Il y a aussi le risque de se positionner sans réellement savoir sur quoi et pour qui se positionne-t-on.

 

Q2 : Quels sont les différents niveaux de militantisme et de positionnement?

 

Selon moi, il y a plusieurs niveaux de positionnement possible pour un.e travailleur.euse social et le militantisme en est un. À ce niveau, je crois indéniable que nos actions militantes vont dans le sens de nos valeurs personnelles, car l’investissement demander est important. À un autre niveau, certain.ne.s peuvent opter pour une position plus neutre et tenter de ne pas laisser influencer leurs valeurs personnelles dans leur travail. Cependant, je ne crois pas qu’un métier comme le travail social peut et devrait être pratiqué dans la neutralité, car les personnes avec qui nous travaillons vivent majoritairement des situations d’injustices, d’oppressions et de discriminations. Ainsi, selon mon résonnement, ne pas se positionner vis-à-vis ces injustices peut être aussi dommageable puisque les actions du professionnel qui en découleront ne chercheront pas à les briser, mais plutôt à les penser temporairement. Je ne dis pas que tous les travailleur.euse.s sociaux doivent être allés dans la rue et manifester. Cependant, tous devraient être militant.e.s pour quelque chose. C’est pourquoi je crois pertinent pour tous de faire un exercice personnel qui nous amène à nous questionner sur les raisons et les motivations qui nous poussent à vouloir exercer ce métier et les valeurs que nous voulons défendre à travers l’exercice de celui-ci. Je reviens sur le point que j’ai nommé plus haut concernant le fait que nous sommes notre meilleur outil. Pour moi, il est impératif de bien se connaître pour exercer ce métier, car cette connaissance de nous-mêmes nous aidera à nous décentrer des situations et à comprendre ce qui vient de nous et ce qui vient de la personne avec qui nous travaillons. Selon moi, la conscientisation de notre entourage, le dialogue avec d’autres, le partage d’idées et les petites actions faites dans nos quotidiens peuvent être des formes de militantisme. L’important est de s’éduquer sur plusieurs sujets sociaux et réalités pour éviter de se positionner avec ignorance et pour nous permettre d’être militant au niveau qui nous convient.

 

Q3 : Quelles sont les acquisitions que j’ai faites en lien avec les outils pratiques?

 

La formation genevoise propose l’acquisition d’outils d’intervention et de différentes immersions sur le terrain ce qui n’est pas le cas dans le cursus à l’UQAM. Effectivement, cette immersion à la HETS m’a permis de réaliser que mon cursus est très théorique et qu’il n’y a pas assez de situations pratiques et d’outils concrets d’intervention. Ainsi, mes attentes en venant à la HETS étaient surtout en lien avec le désir d’acquérir des outils de pratiques et d’aller voir comment se font les choses sur le terrain. Ainsi, j’ai eu la chance de participer à plusieurs activités qui me proposaient certains outils. L’ethnopoly a été l’un des outils qui me resteront le plus en tête. En effet, cette activité avait d’abord pour objectif d’amener des jeunes provenant de trois quartiers différents à se rencontrer et à aller découvrir d’autres quartiers que le leur, et ce, à travers une série d’ateliers. Ces dernières étaient animées par les habitant.e.s des trois quartiers et permettaient aux jeunes d’aller à leurs rencontres. Certain.e.s ont présenté leur lieu de travail ou leur passion du sport et des animaux, alors que d’autres recevaient directement les jeunes dans leur salon pour goûter à différents mets venant d’autres pays. De plus, dans un de mes cours, j’ai été amené à rencontrer plusieurs intervenants qui venaient nous parler de leurs projets créatifs en lien avec l’intervention. Ces présentations m’ont beaucoup inspiré et m’ont donné envie d’en reproduire certaines au Québec.

Néanmoins, cette différence importante au niveau de la formation de ces deux écoles m’a poussée à me questionner sur les risques qu’il pouvait y avoir à suivre une formation plus « technique » et « pratique », en ce qui a trait à un métier qui concerne les êtres humains et la complexité du vivre ensemble. Selon moi, une formation trop axée sur la pratique peut amener les étudiants à croire que leurs actions sont les bonnes sans remettre en doute leurs fondements et sans se remettre en question eux-mêmes, comme une sorte « d’automatisme ». Selon moi, cet « automatisme » tende à induire une position « d’expert » au ou à la travailleur.euse social.e, et ce, sans tenter de co-construire des actions avec la personne. C’est ce terme « d’expert » qui était utilisé dans mes cours à la HETS. De plus, nous parlions de « diagnostic » pour nommer une analyse faite par nous-mêmes d’une situation « x ». Je crois important de nommer que selon moi, toute analyse d’une situation est subjective et en lien avec nos points de vue et nos expériences personnelles. Contrairement à un diagnostic médical qui lui obéit à des protocoles et des étapes précises et objectives.

 

Conclusion :

 

Suite à cette mise en lumière des différences au niveau de ma formation au Québec et celle que j’ai suivie à l’HETS, plusieurs questionnements me sont venus sur l’importance d’avoir des valeurs communes au travail social. De plus, je crois que la pratique est utile et formatrice sur le plan de l’acquisition d’outils, mais que cela doit être aussi accompagné de l’apprentissage d’une démarche réflexive et théorique. De ce fait, l’université se doit d’être un espace où il nous est possible de remettre en question le concept d’ « expertise », de débattre et de se questionner. Au niveau de la formation, doit-elle nous transmettre certaines valeurs ? Les valeurs du travail social ?, de l’établissement ?, de la société ?, du pays ? Nos valeurs influencent notre positionnement et notre posture qui elles influencent nos choix d’actions. Ainsi, je crois important d’être en mesure de faire une distinction entre nos valeurs personnelles, les valeurs professionnelles du travail social et les valeurs dites « universelles ». Néanmoins, il est possible de se demander si les valeurs universelles existent. Selon mon point de vue, les valeurs universelles existent et se rapportent à la dignité humaine et aux respects des droits de l’être humain. Ainsi, d’autres questionnements me sont venus.  Dans quelle mesure est-il possible de faire valoir nos valeurs dans nos actions avec les usagés ? Quelles sont les limites de cette « imposition » ?

 

Jayson Lapierre

 



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