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L'Animation en rédaction ; ou les paradoxes d'une profession mal connue. (M. Nachira)

Lors des périodes de restriction budgétaire, le social et la culture sont les premiers secteurs touchés. Comment l’Animation Socioculturelle peut-elle se prémunir de cela ? L’art du récit pourrait-il être une solution durable ?

 

 

L’Animation en rédaction ; ou les paradoxes d’une profession mal connue.

 

Si, la dialectique de Friedrich Hegel tente de résoudre une contradiction par une synthèse (opposant thèse et antithèse), la dialogique d’Edgar Morin souhaite tenir compte de la tension entre deux notions devant s’exclure l’une l’autre, malgré qu’elles soient indissociables dans une même réalité complexe. C’est sous cet angle – qu’Edgar Morin nomme aussi la pensée complexe– et avec l’écriture comme fil conducteur, que se trame cet écrit sur l’existence et les questionnements des pratiques de l’Animation Socioculturelle (ASC) ; souvent mal connue et mal jugée du grand public. Cet article aux allures pamphlétaires (fruit d’un débat entre étudiant·e·s de 2ème année en ASC) a pour ambition de sensibiliser le public (lambda) quant à la complexité d’un travail qui a comme matière première l’être humain.

 

 

Écrire ou ne pas écrire ? Entre doute et conviction : lutte vs fatalité.

 

Ce matin – à la Haute École de Travail Social de Genève – l’ambiance est palpable. En effet, dans la salle E306, le sujet est lancé – en filière Animation Socioculturelle – la température monte d’un cran. Faut-il savoir écrire dans nos métiers – qui tendent à se professionnaliser ? Sommes-nous des – pseudos – journalistes aptes à rédiger des articles sur nos propres pratiques ? Le débat s’anime ; une tension dialogique s’empare de l’atmosphère.

 

Écrire oui, mais pas si c’est pour justifier nos actes ! Sauf si, dans certains cas cela peut témoigner de problématiques importantes. Les paroles s’envolent, les écrits restent. Bien sûr, mais cela peut aussi se retourner contre nous. Et sans parler du contrôle qui s’oppose à la liberté – Big Brother est partout ! Oui, d’autant plus que ce contrôle (social) nous le subissons tout aussi bien que nous l’exerçons sur la population. Raconter nos pratiques est-ce un avantage ou un inconvénient ? Cela dépend à qui nous nous s’adressons et comment...

 

Il faudrait parler de « notre travail » de manière objective, expliquer ce que nous faisons. Mais pouvons-nous jamais penser l’objectivité dans l’absolu ? Tout est orienté ; biaisé par la complexité. Si nous divulguons à notre « public cible » ce que nous faisons, ne risque-t-il pas de mal le prendre ? Nous sommes là parce que vous êtes dans la m···· (dans des situations inconfortables) et l’État n’aime pas cela. En même temps, si la population a besoin d’un coup de main, c’est aussi parce que l’État est exigeant. Il faudrait alors pouvoir expliquer tous les problèmes sociétaux pour que la société ait une idée de pourquoi nous sommes là, aujourd’hui. En bref, histoire d’y voir un peu plus clair, il faudrait que tout le monde puisse faire des études de Travail Social...

 

Paradoxalement, si nous ne disons rien de nos pratiques, les gens pensent que nous ne servons à rien ; et aux prochaines votations, c’est restrictions budgétaires – le social et la culture en première ligne. Plus de Ping-pong et plus de Baby-foot avec les ados en proie à tous les dangers ! Plus d’activité avec les gens qui n’ont pas les moyens de s’en offrir. Plus de fête de quartier multiculturelle – pour le vivre ensemble. Il est primordial de faire comprendre à l’électorat – même si beaucoup de personnes pour qui nous travaillons n’ont pas le droit de vote – que nous oeuvrons pour la cohésion sociale. Au delà de cela, il est clair que structurellement, idéalement ou utopiquement, le but final serait que les métiers du social n’aient plus raison d’être. Mais pour le moment, nous sommes bien là ; et les gens ont le droit de savoir pourquoi. Qui, mieux que nous, peut raconter à quoi sert l’Animation Socioculturelle ?

 

Allez, arrêtons la parano, quasiment personne ne lit, ni nos rapports, ni nos articles, de toute façon. Et les quelques érudit·e·s qui traitent de l’Animation Socioculturelle sont incompréhensibles ; leur discours est trop élitiste. Les gens ne lisent plus rien, quoi qu’il en soit ; excepté la presse gratuite et les messages électroniques. Et d’ailleurs la presse se meurt ; que va devenir notre démocratie ? Où irons-nous chercher les informations citoyennes ? Comment la masse populaire se responsabilisera-t-elle ? Et bien, voilà, encore du travail pour nous !

 

Et puis, le récit n’est pas qu’un art communicatif – ou en l’occurrence explicatif pour qui croirait détenir une quelconque vérité. Lire et écrire sont aussi des actes thérapeutiques qui stimulent l’imagination et apaisent – parfois – les sens. Dans ce cas, qu’attendons-nous pour faire écrire les personnes bénéficiaires, usagères, clientes ; les que sais-je, les j’en passe et des meilleures ? Donnons la compétence aux personnes qui souhaitent s’émanciper ! Démocratisons l’art du récit. Si nous parvenons à faire témoigner notre public cible du travail que nous accomplissons pour lui (et donc pour la société et peut-être même – modestement – pour l’humanité toute entière), nous ferons d’une pierre deux (ou trois) coups. Avec – dans cette série de ricochets – une belle activité participative, à la clé (pour qui s’intéresse à la démocratie culturelle2).

 

A ce propos – sans compter sur le fait de promouvoir nos éloges par des gens que nous aurions sensibilisés à notre cause – l’incitation à l’empowerment (au pouvoir d’agir) des gens pour les gens, est-ce bien déontologique ? Avons-nous le droit de manipuler ces personnes ; alors que nous critiquons volontiers une presse qui fait de même – et qui ne se cache pas, elle, d’une appartenance politique active ? Comment pouvoir être apolitique alors que nos valeurs sont – en principe – sociales et solidaires ? Devons-nous apprendre à apprendre à des personnes qui n’ont rien demandé ? Savoir écrire c’est – tous azimuts confondus – plus de pouvoir ! Mais au nom de quoi, nous octroyons-nous le droit d'éduquer, d'émanciper et de responsabiliser les classes défavorisées ? Pour la paix sociale ? La paix sociale des personnes qui sont déjà bien installées dans leur fauteuil ? Nous allons toquer aux portes des gens pour leur dire qu’ils ne sont pas logés à la même enseigne que les plus riches. Certes, mais il faudrait – au minimum – essayer de donner une chance à ces gens de pouvoir choisir par eux-mêmes (en connaissance de cause) de sortir de leur déterminisme social. Mais il faut apprendre à pouvoir le faire (faire) ; et cela demande du temps (en plus de croiser le faire).

 

En effet, avant d’apprendre aux gens comment écrire, il serait judicieux de – déjà – savoir le faire nous-même. Nous apprendrons à écrire avec le temps, justement. Pas sûr, car le temps que nous passons a rédiger, nous ne le passons pas à créer du lien. C’est vrai, mais comment créer du lien, si nous n'avons pas suffisamment de fond budgétaire ? Nous ne sommes pas des bénévoles ; nous sommes des ingénieurs ! Il nous faut des infrastructures, des moyens ! Et puis, qui va écrire nos projets ? Qui va raconter comment nous avons créer du lien et pourquoi nous l’avons fait ? Les universitaires ? Les bureaucrates ? Les personnes qui ne connaissent pas le terrain ? Et dont la plupart n’ont qu’une idée approximative de ce que le Travail Social signifie. Nous devons, à la fois, défendre nos points de vue et penser à la collaboration interdisciplinaire.

 

Nous devons – encore et toujours – nous battre, nous devons être engagés et faire vivre le militantisme ! Hasta la revolución ! Mais à ce sujet, est-ce que la vague soixante-huitarde n’est pas obsolète ? Ne devons-nous pas plutôt nous réinventer ? Se réformer – à la manière helvétique. Se transformer, s’adapter pour répondre aux nouveaux enjeux sociétaux ? Se remettre en question – nous-même et nos pratiques ? Trouver des solutions, mais avec une posture adéquate – et donc réflexive ? Tenir compte de la résonanceselon les contextes ? Faire de l’éducation populaire en se servant de la maïeutique? Prendre des décisions tout en prônant le non-jugement ? Penser l’individuel et le collectif ? Être, à la fois, moral·e, souple, juste, progressiste, humaniste, optimiste, disponible, visible, caché·e, engagé·e, enseigné·e, enseignent·e, compétent·e, bienveillant·e, clairvoyant·e, emphatique, étatique, civique, apolitique, (apocalyptique), ludique, pour, contre, avec, sans, neutre, authentique, critique, éthique, déontologique, écologique, sincère, exemplaire, communautaire, solidaire, égalitaire, éphémère et épicène (uniquement dans nos écrits) ?

 

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Morin, E. (2014). Introduction à la pensée complexe (Points. Seuil 534). Paris : Ed. du Seuil.

 

Bellavance, G., Santerre, L., & Boivin, M. (2000). Démocratisation de la culture ou démocratie culturelle ? : Deux logiques d'action publique. Sainte-Foy (Québec) : Les Ed. de l’IQRC.

 

Cyrulnik, B., Maestre, M., & Elkaïm, M. (2013). Entre résilience et résonance : à l'écoute des émotions (Psychothérapies créatives). Paris : Fabert.

 

Cousin, V., & Guyot, S. (2004). Le procès de Socrate : Euthyphron, Apologie de Socrate, Criton (Librio 635). Paris : EJL.



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